Latour offered happy turns of phrase about cosmopolitics.(Foreword to Isabelles’s "Power and Invention. Situating science." 1997. Theory out of bounds. Volume 10. University of Minnesota Press).
Ces tournures de phrase efficaces me permettent de penser le contraste entre la position politique de Foucault et la proposition cosmopolitique d’Isabelle. Et la différence entre "position" et "proposition" est de taille. Elles me permettent surtout de penser la proposition cosmopolitique comme utile à notre projet PAI qui « pose comme fait nouveau la nécessité de penser l’impact des sciences en référence à l’Etat de droit démocratique ». En d’autres mots, elles me permettent d’utiliser la proposition cosmopolitque dans l’apprentissage difficile auquel notre projet convie, celui de penser sans « la thèse de partage selon laquelle la science se borne à établir des "faits" à partir desquels la délibération politique a pour responsabilité de déterminer des "valeurs". »
Je soumets une libre lecture de ces phrases à votre appréciation.
La proposition concerne la question de savoir si une énonciation ou une pratique est CC : cosmopolitiquement correcte, et non seulement PP : politiquement correcte, ou SC : scientifiquement correcte.
Pour le savoir, il s’agit de considérer que la domination se compose des mêmes ingrédients susceptibles de produire autant de mauvaises politiques que de mauvaises sciences. Sous cet angle, la domination peut être définie comme la situation incapable d’offrir à ce à quoi elle s’adresse (humains ou non humains) des chances d’être redéfinie dans leurs propres termes. Une pratique, ou une énonciation, cosmopolitique est celle qui, en ces termes, peut se prévaloir de ne faire subir aucune domination à ce à quoi elle s’adresse, qu’il s’agisse d’humains ou de non-humains. La proposition cosmopolitique impose donc une même contrainte forte dans la manière de s’intéresser aux pratiques ou aux énoncés, en posant une totale indifférence préalable à ce qui différencie les questions de sociétés et les questions de sciences, à ce qui différencie les humains des non-humains.
Identifier et construire de bonnes pratiques, politiques ou scientifiques, consisteraient dès lors à distinguer les procédures dans lesquelles ceux qui les font vivre prennent tous autant de risque dans la possibilité qu’ils encourent d’être redéfinis par elles. Et ceci vaudrait autant pour le généticien interrogeant les mécanismes génétiques, que pour les enseignants en charge d’un séminaire d’exploration de controverses, que pour les experts offrant leur savoir, que pour les politiciens s’intéressant à ce qu’un public aurait à penser sur une question controversée donnée, etc.
Je ne sais pas ce que cela peut produire dans vos recherches respectives, mais je serais très intéressée de le savoir.
Chère Isabelle,
Je viens de lire ton texte - ton admirable texte -, je viens de le lire et, pour tout dire, je suis ému. Emu, si tu me permets, de te voir envers et contre tout essayer de tracer une ligne de brisée au milieu des monticules acérés qui jonchent l’espace et l’histoire de la politique - et sans doute de son futur. Disons : de son advenir - et, peut-être, de son advenir comme devenir, mais c’est une autre question.
Je souhaiterais ne pas immédiatement entrer en discussion avec ton texte. Non pas parce que j’aurais de désaccord à exprimer, des vues à corriger, que sais-je : jouer les flics de la penser. Et, au demeurant, je n’en ai certainement pas l’envergure.
La seule chose que je voudrais faire ici, ce serait signaler à ton attention quelques auteurs qui ont touché - souvent très différemment de toi - certains des lieux d’où tu regardes la question de la "cosmopolitique".
Je pense tout d’abord à quelqu’un dont la frivolité doit te donner des boutons : Clément Rosset, qui écrivait dans son petit livre sur "Le réel. Traité de l’idiotie" quelques belles pages sur la "singularité" de l’idiot. C’est-à-dire sur le fait que l’idiot n’est pas (forme passive) seulement séparé de la communauté civilisée, mais qu’il est l’irréductible "un" sur lequel toute formation de communauté (agrégat des "uns" en un "Un +") achoppe. En ce sens, on pourrait dire que l’idiot à la fois ralenti et empêche qu’à un certain moment un raccourci soit pris pour boucler une boucle que le ralentissement empêcherait, fût-ce provisoirement, de boucler. J’ignore si cela apporte quoi que ce soit à ta perspective, mais cela ne me semble pas totalement inintéressant.
Je voudrais aussi te signaler, au sujet de ce que tu appelles superbement "mise en inquiétude des voix politiques" (c’est-à-dire le fait que "l’arène politique est peuplée par les ombres de ce qui n’a pas, ne peut avoir, ou ne veut pas avoir, de voix politique") les travaux de Jacques Rancière au sujet de ce qu’il appelle "part des sans-part" en politique - et qu’il déduit du mécompte que toute police introduit en tant qu’elle a précisément pour but de compter (et de décider de) ceux qui comptent dans un événement politique. J’ai l’obscur sentiment - bien sûr, je peux me tromper - que Jacques Rancière et toi partagez quelque chose au sujet de la question générale du compte, et avec la politique comme événement de ce qui force à recompter. Je ne saurais assez te conseiller la lecture de "La Mésentente. Politique et philosophie", Paris, Galilée, 1995 ; et de "Aux bords du politique", 2° éd., Paris, La Fabrique, 1998 (réédition Folio 2003). Ne fût-ce que de manière apéritive.
J’ai enfin une petite question. Je vois très bien, dans ton texte, tout ce à quoi tu ne tiens pas et qui consiste, disons, en procédures de court-circuitage de la complexification politique. Mais je continue à avoir des difficultés à déterminer QUI, dans ta perspective cosmopolitique d’écologie politique, parle. Ou plutôt : quel régime de parole serait celui que tu retiendrais chez celui qui parle dans l’événement politique. Si je prends par exemple la personne qui a fait construire sa maison à côté d’un site ultérieurement classé SEVESO, tu ne nieras pas que cette personne est intéressée à ce classement au même titre que les entreprise qui travaillent sur le site en question. Or tu admettras que si différence il y a entre ces deux parties, elle ne se résume pas à une différence de quantité ou de qualité de pouvoir (financier, politicien, etc.). Si je te comprends bien, là où il s’agit de faire importer quelque chose, c’est au-delà de l’intérêt qui est en jeu dans le jeu des pouvoirs ou des puissances ; ce serait quelque chose qui fasse des pouvoirs ou des puissances des coordonnées plutôt que des arguments. Mais comment en arriver à cette formulation ? Comment parler pour en arriver à soustraire l’importance de la question elle-même (par exemple : une opposition à un classement de site) de mon propre intérêt - car sinon je retombe dans le jeu des pouvoirs où je constitue une partie faible ?
J’ai l’impression que dans ton texte, il y a quelque chose de sous-jacent et qui concerne la nécessité, pour accéder à une diplomatique cosmopolitique, de travailler aussi et peut-être d’abord sur ses propres intérêts et ses propres arguments. A moins, bien sûr, de considérer que le "citoyen", quel qu’il soit, arrive toujours nu dans l’échange diplomatique - c’est-à-dire que ces intérêts à lui soit seraient considérés comme toujours bons, soit à l’inverse seraient considérés comme ne comptant jamais.
Mais peut-être n’y ai-je rien compris...