Pollution. Des espèces testées pour extraire les métaux du sol d'un ancien site
industriel.
Pollution. Des espèces testées pour extraire les métaux du sol d'un ancien site
industriel.
La Lorraine sous perfusion de plantes
Par Thomas CALINON
mardi 22 juin 2004 (Liberation - 06:00)
Meurthe-et-Moselle envoyé spécial
ettoyer les sols pollués grâce aux plantes ? Le concept n'a rien d'une lubie
pour les scientifiques lorrains du Gisfi (Groupement d'intérêt scientifique sur
les friches industrielles). Installé à Vandoeuvre-lès-Nancy, le Gisfi regroupe,
depuis 2002, sept laboratoires de recherche publique dépendant de l'Institut
national polytechnique de Lorraine (INPL), du CNRS, de l'Institut national de la
recherche agronomique (Inra), du Bureau de recherches géologiques et minières
(BRGM) et des trois universités de Nancy et Metz. Dans le cadre du contrat de
plan Etat-région 2000-2006, dit «Après mine», le Gisfi planche sur la pollution
des anciens sites industriels, nombreux en Lorraine. L'un des axes de travail
est la phytoremédiation. Et «ce n'est pas de la poudre de perlimpimpin»,
prévient Christophe Schwartz, du laboratoire Sols et environnement de l'Inra.
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Traitements radicaux. Le Gisfi dispose d'un terrain idéal pour valider ses
travaux de laboratoire : le site de l'ancienne cokerie d'Homécourt
(Meurthe-et-Moselle), démantelée dans les années 80. Le groupe Arcelor, qui
exploitait la cokerie, a récemment effectué de lourds travaux de dépollution.
Les endroits les plus dégradés, chargés en hydrocarbures aromatiques
polycycliques (HAP, des hydrocarbures lourds), ont été traités par désorption
thermique ou à l'aide d'une biopile. Dans le premier cas, il faut passer la
terre au four pour brûler les hydrocarbures. Dans le second, des bactéries
désagrègent les polluants. Des méthodes lourdes et coûteuses, qui supposent
l'excavation des sols. Avec l'inconvénient pour la désorption thermique qu'elle
rend la terre stérile pour plusieurs années. A la place des bâtiments de la
cokerie, de vastes terrains dénudés témoignent du caractère radical de ce
traitement.
Par rapport aux méthodes actuelles, «la phytoremédiation est une voie porteuse
et économiquement intéressante», explique Noëlle Raoult, ingénieur-projet au
Gisfi. Les scientifiques ont conservé quelques mètres cubes de sol pollué qu'ils
ont répartis en seize parcelles. Ils y ont planté de la luzerne et du ray-grass,
et ont introduit deux champignons mycorhiziens. Objectif de cette association
plantes-champignons : favoriser le développement de micro-organismes qui
désagrégeront les HAP. C'est la phytodégradation, qui s'attaque aux polluants
organiques. Mais, pour le moment, les analyses du sol n'ont pas montré d'effet
significatif. «Ça ne veut pas dire que ça ne marche pas», insiste Corinne
Leyval, du Limos (Laboratoire des interactions micro-organismes-minéraux-matière
organique dans les sols, rattaché au CNRS) : «Les sols sont très hétérogènes, on
a du mal à mettre en évidence sur le terrain ce qui est constaté en labo.» «Les
sols industriels dégradés sont souvent multipollués. On les connaît moins bien
que les sols forestiers ou agricoles», note Schwartz.
Moisson de métaux. En revanche, le Gisfi a constaté la présence de polluants
métalliques dans les parties aériennes de la luzerne et du ray-grass. Le
processus qui mène les métaux du sol aux tiges et feuilles des plantes est
appelé phytoextraction. Une technique «très prometteuse, qui fonctionne en labo
et sur le terrain» et repose sur «des plantes tolérantes et hyperaccumulatrices
de métaux, ce qui leur permet de pousser sur des sites très stressants», indique
Christophe Schwartz. Certaines d'entre elles peuvent ainsi accumuler jusqu'à 350
000 fois plus de métaux qu'une plante classique. Les scientifiques du Gisfi ont
aussi identifié des plantes spécialisées dans l'extraction d'un métal
particulier. Pour le nickel, on utilise l'Alyssum, de la famille des
brassicacées (celle du chou). Pour le zinc et le cadmium, on opte pour le
Thlaspi caerulescens. Et quand la plante est prête, on récolte : «On fait une
moisson de métaux. Ensuite, on peut incinérer les plantes dans des conditions
contrôlées et les cendres chargées en métaux seront recyclées en fonderie.»
Dernier volet des recherches, la phytostabilisation : l'enracinement des plantes
sur les sols dégradés évite la dispersion de la pollution. Mais la
phytoremédiation a ses limites. Les plantes ne résistent pas toujours aux
pollutions aiguës et seule leur zone d'enracinement jusqu'à 40 centimètres
environ peut être traitée. Ensuite, dans le cas de la phytoextraction, seule
la partie biodisponible des métaux est susceptible d'être extraite du sol. Et
pas pour tous les métaux : on ne connaît pas de plante capable d'accumuler le
mercure, et le plomb est très peu mobile. «Sur les sites pollués, il faut
développer un panel de solutions. La phytoextraction peut être utilisée en
complément», estime Jean-Christophe Renat, directeur technique de la société
TVD, spécialisée dans la dépollution. L'industriel espère pouvoir proposer des
traitements par phytoremédiation «dans les cinq ans à venir». «Ces techniques
sont peu onéreuses parce qu'on travaille sur le long terme, explique-t-il. Mais
il n'est pas facile d'expliquer à une préfecture qu'on va mettre trente ans à
dépolluer un site.»